70 ans sur la route des images
Depuis 1956, les outils ont changé mais la route demeure.
Au début des années 1960, devant le local de Film & Culture, Jacques Lumeau, animateur salarié de l’association, extrait de sa voiture une bobine 16 mm. Il vient de projeter Jean Le Forain. Cette photographie a sans doute été mise en scène pour les besoins de l’article.
Mais elle raconte peut-être plus qu’elle ne le voulait. En breton, le mot termaji, dérivé de « lanterne magique » (procédé préhistorique du cinéma), désigne le saltimbanque, le forain, le voyageur. Aux premiers temps du cinéma, les forains parcouraient les routes avec leurs appareils et leurs images. Dans les années 60, les animateurs de Film & Culture sillonnaient à leur tour le Finistère et le Morbihan, projecteurs et bobines dans le coffre.
Sur cette photographie, il y a donc une curieuse mise en abyme : un nouveau termaji sort de sa voiture Jean Le Forain.
Soixante-six ans plus tard, nous l’avons imité.
1960
Jacques Lumeau sort de sa voiture une bobine 16 mm
Le Télégramme 27 octobre 1960
2026
Didier Le Roux sort de sa voiture une caméra numérique
24 septembre 2026
Les bobines et le matériel de projection ont laissé place aux caméras numériques, aux ordinateurs, aux LED, aux micros, aux fonds verts et à l’intelligence artificielle.
Il reste encore en nous quelque chose des termajis. Nous chargeons d’autres outils dans nos voitures, mais nous continuons à prendre la route avec des images à montrer, à comprendre et à fabriquer. Et lorsque nous nous retrouvons face à une classe, dans une salle de cinéma ou devant une assemblée pour parler d’un film ou d’un thème, nous sommes aussi, d’une certaine manière, en représentation : il faut raconter, transmettre, faire réagir et faire circuler la parole.
Les moyens techniques ont changé. La route demeure.
UNE ASSOCIATION NÉE AUTOUR DU CINÉMA
Film & Culture est créée à Quimper le 9 juillet 1956, à l’initiative du chanoine Bellec et de François Roche.
L’association naît dans le monde de l’enseignement catholique et entretient des liens étroits avec la FLEC, la Fédération Loisirs et Culture cinématographique. Son projet dépasse cependant rapidement la seule projection de films : il s’agit de développer la culture cinématographique et de donner aux spectateurs des outils pour comprendre les images.
Dans une France où la télévision est encore rare, le cinéma constitue une ouverture considérable sur le monde. Film & Culture développe donc un important réseau de ciné-clubs, notamment dans les campagnes.
En 1961, Ouest-France titre :
« Former le goût de ses 30 000 adhérents »
Une trentaine de ciné-clubs ruraux sont alors animés par l’association.
On y montre Le Sel de la terre, Farrebique, Les Raisins de la colère, Viva Zapata !, L’Homme tranquille, Le Train sifflera trois fois, entre beaucoup d’autres œuvres.
Des films qui divertissent, mais qui permettent aussi de parler du travail, de la famille, des transformations du monde rural, des rapports sociaux ou de la liberté.
Et surtout, on en parle ensemble.
Téléciné
Un mensuel édité par la FLEC
VOIR
L’Atalante : une année de cinéma à Recouvrance
En 1982, Film & Culture se lance dans une aventure aussi ambitieuse qu’éphémère : la gestion d’une salle de cinéma de 800 places à Brest.
L’ancien cinéma Le Paris, situé rue de la Porte à Recouvrance, est racheté par la Ville et confié à l’association. Rebaptisée L’Atalante, en hommage au film de Jean Vigo, la salle est inaugurée le 22 janvier 1982 en présence de Pierre Étaix.
Film & Culture y défend une programmation Art et Essai, mais, selon les mots de Jean Simon, alors responsable de l’association, « dans un esprit populaire » et « surtout pas élitiste ». En une année, L’Atalante accueille notamment Frédéric Rossif, Pierre Richard, Marco Pico et René Laloux. Une Nuit Humphrey Bogart, une rétrospective Eisenstein et un festival du film italien figurent également parmi les temps forts de sa programmation.
L’ambition est aussi de faire une place au cinéma breton : Jean Simon annonce vouloir programmer René Vautier, Nicole et Félix Le Garrec et ajoute : « Quand nous aurons des films en breton à nous mettre sous la dent, nous n’hésiterons pas. »
40 000
spectateurs en un an
L’expérience prend pourtant fin dès 1983, lorsque la salle devient municipale et prend le nom de Mac Orlan. Une aventure de courte durée, mais qui témoigne de l’ambition de Film & Culture : faire découvrir un cinéma exigeant au plus grand nombre.
Ne pas décider à la place du spectateur de ce qu’il peut regarder
Cette conviction traverse l’histoire de Film & Culture.
Dans les écoles comme dans les ciné-clubs, les animateurs ne choisissent pas nécessairement les œuvres les plus faciles. Des cinématographies canadiennes, japonaises ou venues d’Europe de l’Est côtoient les grands classiques français et américains.
Un ancien élève, interrogé plusieurs décennies plus tard, se souvenait surtout des films qu’il avait trouvés les plus difficiles. Par exemple, Le Bal, d’Ettore Scola. À quinze ans, lorsqu’on lui a dit qu’ils allaient voir un film muet, il était persuadé qu’il allait s’ennuyer et loin d’imaginer qu’il s’en souviendrait encore à trente ans de distance.
Une autre fois, un animateur entre dans une classe de Terminale après la projection de L’œuf du serpent d’Ingmar Bergman. Une élève se lève alors, furieuse. Le film est odieux, épouvantable. Elle n’en a pas dormi de la nuit. L’animateur sourit. Elle le prend encore plus mal. Puis il lui pose une question : « Pourquoi Bergman a-t-il fait ce film ? ». Peu à peu, la colère devient objet d’analyse. Si le film voulait bouleverser son spectateur (sa spectatrice en l’occurrence), l’obliger à regarder quelque chose d’insupportable, alors la réaction de l’élève dit déjà quelque chose de son fonctionnement. Reste à comprendre comment Bergman a produit cet effet. L’animateur se souvient d’une discussion extraordinaire. Le rejet du film n’était pas l’échec de l’analyse. Il en était le commencement.
C’est peut-être l’un des paradoxes de l’éducation artistique : ce que l’on ne comprend pas immédiatement peut laisser davantage de traces que ce que l’on avait parfaitement compris. Un film ne s’épuise pas nécessairement au premier regard. Parfois, il faut regarder une deuxième fois, voire une troisième…
COMPRENDRE
« J’avais jamais vu ça comme ça »
Jean-François Quivoron aimait déjà passionnément le cinéma lorsqu’il rejoint Film & Culture à la fin des années 1980. Enfant, à Casablanca, il dépensait son argent de poche dans un cinéma de quartier. Étudiant, à Brest, il avait créé avec des amis le ciné-club Celluloïd. Film & Culture ne lui apprend donc pas à aimer le cinéma.
Il y rencontre en revanche des animateurs plus anciens – notamment François Tanguy et Jean Simon – qui lui transmettent une manière de lire les films, de décomposer une séquence, d’analyser un plan et, surtout, de transmettre cette lecture à son tour. Il se souvient de films vus quatre, cinq ou six fois, des analyses préparées collectivement, puis de ce moment où, après avoir repris une séquence avec les élèves, certains venaient lui dire : « J’avais jamais vu ça comme ça. »
La phrase pourrait presque résumer notre métier. Il ne s’agit pas de dire au spectateur ce qu’il doit voir. Il s’agit de lui donner envie et les moyens de regarder encore.
Après quelques années passées à Film & Culture, Jean-François va créer une entreprise d’images satellitaires, l’une des premières en son genre : Sciences Images. Le point de vue change, l’analyse reste.
Jean-François Quivoron
Le droit de se tromper
Un ancien directeur de Film & Culture, Christian Hermelin, résume ainsi l’une des pratiques développées au fil des années :
« Une lecture collective de l’image, avec le droit de se tromper [ … ] le droit d’interpréter ensemble des images en fonction du milieu dans lequel on est. »
À Molène, après la projection de Qu’elle était verte ma vallée, de John Ford, les spectateurs, émus, se mettent à parler. Dans une scène, un accident survient dans une mine galloise. Femmes et enfants accourent. On attend les survivants. On cherche les hommes. Cette scène en évoque d’autres. Et chacun d’évoquer les naufrages, les courses vers le port, vers le rivage.
Les spectateurs ont reconnu dans cette histoire quelque chose de leur propre monde.
L’analyse d’un film commence peut-être là : non par la recherche de la bonne réponse, mais par la confrontation de plusieurs regards.
La mine et l’île, deux réalités qui peuvent se ressembler.
Et le droit de ne pas être d’accord
Des décennies plus tard, Didier analyse avec des élèves du collège de l’Harteloire, à Brest, une scène d’Au nom du père, de Jim Sheridan. Il fait remarquer la présence d’un panneau sens interdit dans un plan et propose une hypothèse : peut-être annonce-t-il symboliquement que le personnage emprunte une mauvaise route.
Une élève écoute attentivement.
Sa meilleure amie est beaucoup plus sceptique : « Y avait juste un panneau quand ils ont tourné, c’est tout. »
Le plan d’ouverture d’Au nom du père (1993)
Trente ans passent.
Les deux femmes sont toujours amies. La première travaille dans le cinéma. Sa passion pour le 7e Art est née pendant les séances Film & Culture, et le déclic s’est précisément produit lors de l’analyse de Cinema Paradiso, à laquelle elle avait assistée, sans prendre la parole, presque invisible. La seconde raconte un jour l’anecdote au compagnon de la première, qui travaille lui aussi dans le cinéma. Il lui explique alors qu’il a eu l’occasion, sur les tournages, de monter et de démonter des dizaines de panneaux routiers.
Cela ne prouve pas forcément que Didier avait raison à propos de ce plan précis. Et c’est justement ce qui rend cette histoire intéressante. Ce que nous croyons avoir simplement été « là » devant la caméra peut avoir été choisi, déplacé, éclairé ou cadré. Une image n’a pas nécessairement une seule explication et l’analyse n’est pas un jeu consistant à deviner ce que le réalisateur avait dans la tête.
LE VRAI DU FAUX
Apprendre à regarder les images, c’est aussi apprendre à les questionner. Une photographie, une vidéo ou un son ne sont jamais tout à fait des fragments neutres du réel. Ils résultent de choix : un cadre plutôt qu’un autre, un moment retenu, un point de vue, un montage, une musique, un commentaire. Ils peuvent aussi être sortis de leur contexte, recadrés, retouchés, associés à d’autres images ou à des mots qui en modifient profondément le sens. Et désormais, ils peuvent être générés artificiellement, avec un degré de vraisemblance qui rend parfois, et de plus en plus, leur origine difficile à identifier.
Cette question n’est d’ailleurs pas née avec l’intelligence artificielle. Depuis ses origines, le cinéma fabrique des illusions, reconstitue le réel, joue avec le montage et avec ce qui reste hors champ. Ce qui change aujourd’hui, c’est la quantité et la vitesse de circulation des images, mais aussi la facilité avec laquelle chacun peut les produire, les transformer et les diffuser. Une image peut ainsi nous parvenir séparée de son auteur, de sa date de création, du lieu où elle a été prise ou de son intention première, et acquérir en quelques heures une signification qu’elle n’avait pas à l’origine.
L’éducation à l’image est donc aussi une éducation au discernement. Il ne s’agit surtout pas d’apprendre à se méfier de tout, ni de considérer toute image comme suspecte. Ce serait remplacer la naïveté par une autre forme d’aveuglement. Il s’agit plutôt d’acquérir des réflexes : observer avant de conclure, chercher le contexte, distinguer ce que l’image montre de ce qu’on lui fait dire, confronter les sources et accepter, parfois, de ne pas savoir immédiatement, et même de ne jamais savoir.
Regarder une image devient alors une enquête, mais aussi un exercice de liberté : qu’est-ce que je regarde ? Qui l’a fabriqué ? Comment ? Dans quel contexte ? Pourquoi me montre-t-on cela ainsi ? Et qu’est-ce qui, peut-être, reste hors du cadre ?
Parmi ces neuf photographies, certaines ont été transformées. Saurez-vous les repérer ?
Un easter egg (œuf de Pâques) caché dans la page vous donnera la réponse.
CRÉER
Comprendre les images en les fabriquant
Très tôt, Film & Culture ne se contente pas de montrer des films.
Photographie, bandes dessinées, photos-romans, affiches, publicité, télévision, 8 mm, Super 8 puis vidéo entrent progressivement dans les interventions.
Des élèves écrivent, cadrent, tournent et montent leurs propres films.
En 1980, des collégiens de Saint-Renan réalisent ainsi La Ballade des pendus, inspirée de François Villon.
En 2026, Franck a tourné Zorro, avec des élèves de CP de Ploudaniel.
L’un et l’autre sont muets.
La Ballade des pendus (1980)
Court-métrage réalisé par la classe de 3e F du collège Saint-Stanislas de Saint-Renan
Zorro (2026)
Court-métrage réalisé par la classe de CP de l’école Sainte-Anne de Ploudaniel
Entre les deux, beaucoup de choses ont changé. Les techniques ont beaucoup évolué. Aujourd’hui, par exemple, on filme volontiers en format portrait avec un smartphone, sur lequel on peut aussi monter son film, souvent en un clin d’œil. Mais les fondamentaux restent inchangés : les images défilent toujours en général à la cadence de vingt-cinq images par seconde et les choix de point de vue, de cadrage et de montage produisent des effets.
Et rien ne vaut l’expérience d’avoir soi-même décidé de l’emplacement de la caméra.
Captain Story
En 2015, Franck accompagne les dix élèves de l’ULIS du collège Saint-Vincent de Brest dans la réalisation de Captain Story, un film muet qu’ils écrivent et dans lequel ils jouent. Après avoir découvert Méliès et Chaplin, ils écrivent leur scénario, apprennent le découpage, les valeurs de plans et le travelling, puis passent tour à tour devant et derrière la caméra. Le tournage se déroule dans cinq décors, notamment à bord du Loch Monna et au Conservatoire botanique de Brest.
Mais le film produit aussi quelque chose hors de l’écran. Des collégiens extérieurs à l’ULIS participent au projet en traduisant les intertitres en anglais. L’enseignante observe ses élèves « se redresser physiquement », gagner en confiance et prendre davantage part à la vie du collège. Le projet contribue également à modifier le regard porté sur eux par les autres élèves et par les adultes.
En janvier 2016, Captain Story reçoit un prix national décerné par Opcalia dans le cadre d’un concours récompensant une action en faveur de l’intégration du handicap. Quelques mois plus tard, le film est projeté quotidiennement sur grand écran pendant les Fêtes maritimes internationales de Brest.
Deux heures
Il arrive même que l’histoire se répète à notre insu.
Depuis deux ans, nous proposons des ateliers de pratique appelés FILM BUAN ou FILM EXPRESS selon qu’ils sont déclinés en breton ou en français. Le principe en est simple : un scénario imposé. Deux heures de tournage. Un film.
Ça ressemblait à une manière de faire inédite au sein de l’association.
Puis nous avons ouvert les archives. Et découvert que, plusieurs décennies auparavant, les animateurs de Film & Culture proposaient déjà de tourner un film en deux heures, en 16 mm ou en Super 8.
Personne ne nous l’avait raconté, et nous l’avons reproduit. Pas à l’identique, bien sûr, car les contraintes techniques étaient considérablement plus lourdes à l’époque. Mais le défi était étrangement familier : deux heures pour passer d’un scénario à un film.
Entre les deux expériences, plusieurs décennies et plusieurs révolutions technologiques.
Mais toujours deux heures.
Et peut-être la même idée : faire ensemble, décider ensemble, puis regarder ensemble ce que l’on vient de fabriquer.
UN TRAVELLING VOYAGEUR
Un élève de primaire, Maël, participe autrefois à une activité de Film & Culture avec Franck.
Adulte, il est maintenant technicien supérieur audiovisuel à l’INA.
Entre-temps, quand il était étudiant, il a tourné des fictions pour son plaisir et construit un dispositif de travelling.
Et, enfin, il y a quelques années, il est venu dans les locaux de l’association et s’est prêté au jeu de l’interview. Lors de celle-ci, il a confié à quel point les interventions de Film & Culture avaient été marquantes pour lui. Puis il est reparti, non sans nous avoir au préalable fait un joli présent : son travelling.
Quelque temps plus tard, à la fin d’une intervention, un élève, Jean, vient voir Stéphane, lui parle d’un projet de réalisation et de la possibilité éventuelle de nous emprunter du matériel. Celui-ci acquiesce et, lors de sa visite dans nos locaux, le lycéen découvre le travelling et nous l’emprunte. Il le fera à plusieurs reprises.
Un objet fabriqué par un ancien élève permet ainsi à un nouvel élève de fabriquer de nouvelles images.
Ce travelling porte bien son nom.
CEUX QUI PARLENT
Lors d’une intervention autour de Terraferma de Emanuele Crialese, au lycée Dupuy de Lôme, à Brest, un élève découvre que des mythes très anciens peuvent encore structurer un récit contemporain. À chaque détail de mise en scène allant dans ce sens, il répète : « C’est fou, c’est génial. »
Ce plaisir de comprendre compte aussi.
L’éducation à l’image n’est pas seulement une défense contre la manipulation, les fausses informations ou les images trompeuses.
Comprendre comment un film est construit peut procurer une vraie joie intellectuelle. Découvrir soudain ce que l’on n’avait pas vu.
Et avoir envie d’aller chercher le reste.
CEUX QUI NE PARLENT PAS
Au cours de la même intervention, un autre élève est au fond de la classe. Quelques secondes avant la sonnerie, il lève la main et donne une réponse pertinente. La cloche retentit. Tout le monde part. L’enseignant dit alors à Stéphane :
« T’imagines pas ce qui vient de se passer, là. C’est un élève difficile, en rejet total de l’école. Je ne l’avais jamais vu participer. »
Film & Culture ne l’a certainement pas réconcilié avec l’école en quelques minutes. Sans doute même son rejet a-t-il repris dès le cours suivant. Mais, pendant quelques secondes, quelque chose avait bougé.
Et, sans cette phrase de l’enseignant, l’intervenant ne l’aurait jamais su.
Terraferma, d’Emanuele Crialese (2011)
CEUX DONT NOUS IGNORIONS QU’ILS SAVAIENT REGARDER
Cela nous arrive régulièrement.
Après une analyse, un enseignant vient parfois nous dire sa surprise devant la participation d’un élève habituellement en grande difficulté scolaire. L’intervenant, lui, ne le savait pas et pensait même, au contraire, avoir affaire à un premier de la classe.
Cette ignorance peut être précieuse.
L’image peut être écrite mais elle n’est pas l’écrit.
Un film produit du sens avec des mots, mais aussi avec des corps, des visages, des distances, des lignes, des perspectives, des couleurs, des mouvements, des sons, des silences, des regards et les relations entre les plans.
Un élève peu à l’aise avec les formes dominantes de l’écrit scolaire peut soudain montrer une remarquable capacité d’observation ou d’interprétation.
Le cinéma n’efface aucune difficulté. Mais, pendant un moment, il change l’instrument de mesure.
Et, parfois, il valorise celles et ceux qui pensaient ne pas avoir de valeur. Il les rend légitimes.
LES EFFETS INVISIBLES
Lors d’une intervention sur The Company men de John Wells, dans une classe de BTS du lycée Jules Lesven, à Brest, les élèves restent apathiques et répondent à peine aux sollicitations de Stéphane, qui trouve le temps long. Seul un élève prend la parole, un peu.
À la fin de l’intervention, il vient voir l’animateur et lui dit qu’il a trouvé ça passionnant, surtout les tableaux. Dans le film, il y a beaucoup de tableaux représentant des marines et, au fur et à mesure que la situation se dégrade, la mer s’agite, les cieux s’assombrissent. Ces détails révélés l’avaient fasciné et il avait demandé s’il existait des cours d’analyse filmique. Il voulait aller plus loin. Un univers nouveau lui était apparu.
Peut-être parmi ses camarades d’autres ont été intéressés. Peut-être. Ou peut-être pas. Notre métier est aussi une école d’humilité.
ET QUELQUEFOIS, ÇA NE MARCHE PAS
Didier se souvient d’une intervention au lycée polyvalent Paul Sérusier, à Carhaix, autour du Bal des vampires. Tous les élèves ou presque portent des tee-shirts Motörhead. Le cours n’a pas encore commencé qu’une bagarre éclate dans la classe. Didier tente malgré tout de parler du film, d’expliquer, d’analyser. À un moment, un élève l’interrompt :
« M’sieur, vous nous prenez pour des golios ? »
À la fin de la séance, Didier a le sentiment que les élèves n’ont pas compris grand-chose au film. Et peut-être n’en ont-ils pas compris beaucoup plus après son intervention.
Il serait tentant, soixante-dix ans après la création de Film & Culture, de raconter que chaque séance laisse nécessairement une trace. Nous n’en savons rien. Celle-ci a peut-être simplement raté.
ALLER VERS
Aller vers, ce n’est pas seulement se déplacer. C’est aussi une certaine idée de la culture et de l’éducation populaire : considérer que les œuvres et les moyens de les comprendre ne sont réservés à personne.
Une culture non élitiste n’est pas une culture au rabais. C’est une culture qui ne décide pas à l’avance de ceux auxquels elle serait destinée.
Nous pouvons ainsi intervenir auprès d’enfants ou d’adultes, d’élèves issus de milieux très favorisés comme de jeunes en grande difficulté, de cinéphiles comme de personnes qui ne fréquentent pratiquement jamais les salles de cinéma.
À chacun, non pas une culture simplifiée, mais la possibilité de regarder, de comprendre, d’interpréter et de créer à partir de sa propre expérience.
Nous analysons des films. Nous réalisons des fictions et des documentaires. Nous photographions. Nous enregistrons des paroles et des sons. Nous fabriquons des trucages.
En français ou en breton.
Les publics changent.
Les lieux changent.
Les machines changent.
Le mouvement demeure : aller vers
1956-2026
La route demeure, notre demeure c’est la route.
Jean-François Quivoron se souvient des anciens de Film & Culture qui l’ont pris « sous leur coupe ».
Il leur doit notamment une manière de lire le langage cinématographique. Puis, à Film & Culture, il apprend à son tour à transmettre ce regard.
Des décennies plus tard, il se souvient encore de ces élèves qui, après l’analyse d’une séquence, lui disaient :
« J’avais jamais vu ça comme ça. »
Peut-être est-ce finalement ce qui relie toutes ces histoires.
Les spectateurs de Molène qui reconnaissent leur expérience des naufrages dans un film sur des mineurs gallois.
Une élève qui conteste l’interprétation d’un panneau et s’en souvient trente ans plus tard.
Un jeune qui travaille aujourd’hui avec un travelling construit par un ancien élève.
Un étudiant qui, après une intervention, veut continuer et aller plus loin, comme s’il voulait une carte, avec un itinéraire.
Un élève en rupture scolaire qui lève la main juste avant la sonnerie.
Des animateurs qui tournent un film en deux heures sur pellicule.
Et, plusieurs décennies plus tard, d’autres animateurs qui inventent exactement le même principe sans savoir que leurs prédécesseurs l’avaient déjà fait.
Ce qui se transmet pendant soixante-dix ans n’est pas un message demeuré intact.
Ce sont des films, des outils, des gestes, des questions, des désaccords, des souvenirs, des objets et des manières de regarder qui passent d’une personne à l’autre et se transforment en chemin.
En 1960, Jacques Lumeau, en bon termaji, ouvrait le coffre de sa voiture et en sortait Jean le Forain.
Aujourd’hui, nous ouvrons encore des coffres.
Nous n’en sortons simplement plus les mêmes choses.
Depuis 1956, les outils ont changé.
La route demeure.

